Silgedicht // L’art du langage

Des définitions littéraires se découvrent

L’émerveillement poétique

La poésie et la philosophie ont même origine : l’émerveillement, l’étonnement joyeux - et plus ou moins angoissé - devant ce qui dépasse notre raison : le sublime propre à toute réalité (sub-limis : qui dépasse la limite).

Le merveilleux était présent dans la pensée humaine bien avant la philosophie. Elle se manifeste dans les arts et les religions, dans la pensée symbolique qui décrit poétiquement l’origine mystérieuse de toute chose à travers des mythes. Aristote remarquait que « aimer les mythes est, en quelque manière, se montrer philosophe, car le mythe est composé de merveilleux ». Mais le merveilleux poétique n’est pas seulement lié au problème de l’origine des choses. Il est suscité par les choses elles-mêmes.

A l’origine de la philosophie et de la poésie, il y a le vertige raisonnable devant le réel, une ivresse abyssale sans objet déterminé, parce que le réel est par définition infini et qu’il dépasse toute mesure, toute raison.

L’émerveillement poétique est la perception sensible de ce qu’il y a d’extraordinaire dans tout ce qui est ordinaire. C’est l’oubli fulgurant de ce que nous croyons savoir sur les choses et l’irruption soudaine de la présence nue de la réalité, hors des habitudes mentales.

Jean Cocteau fait de cette expérience de vision et de dévoilement du réel le propre de la poésie : « L’espace d’un éclaire, nous voyons un chien, un fiacre, une maison, pour la première fois. Tout ce qu’ils présentent de spécial, de fou, de ridicule, de beau nous accable.
Immédiatement après, l’habitude frotte cette image puissante avec sa gomme. Nous caressons le chien, nous arrêtons le fiacre, nous habitons la maison. Nous ne les voyons plus. Voilà le rôle de la poésie. Elle dévoile, dans toute la force du terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement. »

L’éveil poétique peut survenir à tout moment. Il suffit de sortir des habitudes de la vie utilitaire, du sommeil de la vie sociale, et d’accéder à l’étonnement simple et extraordinaire qui accompagne la sensation d’être-au-monde, non comme un sujet devant les objets à manipuler, mais comme un être en relation avec le mystère de son destin.

L’émotion poétique peut se transcrire dans le langage, mais elle est purement intérieure, affective et spirituelle.

(L’amour de la sagesse par Bruno Giuliani)


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