Pouvoir du poème
Selon Paul Valéry : “un poème est une sorte de machine à produire l’état poétique au moyen des mots” (”Poésie et pensée abstraite”, dans Variété V, 1944).
Le poème serait donc semblable à une machine, qu’il soit un objet calculé et fabriqué par des ingénieurs du langage ou qu’il naisse comme une machinerie aléatoire et bricolée pour piéger des émotions.
L’idée de fabrication semble essentielle, si l’on se reporte à l’éthymologie : “poéme” est calqué sur le latin poema, lui-même emprunté au grec poiema, dont le sens premier se traduirait par “chose faite, chose achevée, artefact, objet manufacturé”.
La rêverie étymologique invite donc à mettre au premier plan l’idée que le poème est une construction, qu’il est machinerie ou architecture de mots, qu’il joue sur une organisation particulière de la langue.
Cette organisation se trouve être le plus souvent le vers, ce qui légitime l’étroite association des notions de poèmes et de versification.
Mais la même étymologie autorise d’autres interprétations, qui nuanceraient l’analyse, en soulignant les valeurs multiples du verbe grec poiein, ce qui signifie non seulement “fabriquer un objet”, mais aussi “créer”, voir “enfanter”. Ces nouvelles acceptations viendraient conforter la conception largement répandue qui voit dans le poète un créateur (avec toutes les valorisations idéalistes du mot), un démiurge faisant surgir du néant cette oeuvre vive qu’est le poème.
Dans les langues où le mot équivalant à “poème” se rapporte à des étymologies différentes, ce sont d’autres spécifications de la forme poétique qui seront mises en valeur.
Ainsi le mot allemand Gedicht est-il rapproché du latin dictare (”dicter”, “inspirer”) : l’étymologie suggère alors de considérer le poème moins comme un objet artisanal que comme le résultat d’une inspiration, la transcription d’une parole qui le transcende.
Ce qui va conduire la réflexion sur le poème vers une métaphysique de la poésie. Heidegger, dont la pensée procède du déploiement sémantique des mots de la langue allemande, s’est laissé guider par l’étymologie de Gedicht :
“Tout grand poète n’est poète qu’à partir de la dictée d’un Dict unique“
(dans la traduction française d’ Acheminement vers la parole, le terme “Dict” tente de donner un correspondant acceptable à l’allemand Gedicht).
Dans d’autres langues, c’est la relation intime du poème et du chant qui est rappelée : le malgache traduit “poème” par tononkira qui se lit étymologiquement : “paroles pour chants”. La poésie malgache, qui se fonde sur un vers accentuel (c’est-à-dire jouant sur la disposition réglée des accents portés par les mots), a tendance à retrouver pour constituer le vers, les rytmes caractéristiques de la musique nationale.
La dimension métaphysique comme la dimension musicale du poème ne sont certainement pas ignorées de la tradition française. Mais celle-ci a eu tendance à privilégier l’idée du poème-objet, à donner une grande importance aux considérations sur le métier poétique, à faire du poète un artisan des mots.
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