Silgedicht // L’art du langage

Des définitions littéraires se découvrent

Eden caché - 4 -

Article par Philippe Sollers paru dans le nouvel Observateur n°2303-2304 du 24 décembre 2008 au 7 janvier 2009.

Un ventre féminin a engendré une fleur qui mène à « l’ultime salut », c’est-à-dire ni plus ni moins à la sortie des « brouillards de la mortalité ». Dante mourra, bien sûr, mais il est ici ressuscité sur place (autre allusion gnostique). Il va vers le « plaisir suprême ». Pendant qu’il dit, il jouit. Là, nous devons comprendre que l’enfer et la damnation, dès ici-bas, est le non-accès à la poésie comme telle.

Misère du langage, misère des tristes mortels. C’est l’ennui, l’argent, le bavardage, le mensonge, le ratage sexuel, la contrainte, l’exploitation, la vanité angoissée, l’illusion.

La grande poésie, elle, transforme la vie, elle pense plus que la philosophie. Dante, musicien de la pensée, a trouvé, comme le dit Rimbaud de lui-même, la « clé de l’amour ».

L’admirable Spinoza, spécialiste éthique du bonheur véridique, dit que Dieu s’aime d’un amour intellectuel infini. Dante, parlant de la Trinité, évoque une Lumière qui seule se comprend, et, comprise d’elle-même, s’aime et se sourit. En réalité, personne ne veut du paradis parce qu’il est gratuit. La joie, le bonheur, l’amour sont gratuits. Un amour qui n’est pas gratuit n’est pas de l’amour.

C’est la raison pour laquelle le bonheur réel ne peut être que farouchement clandestin dans un monde livré au calcul.

Dante, dans sa jeunesse, a commençé par un coup de foudre, il termine sa  « Comédie » par une fulguration illuminante. Maintenant si la proposition  « L’amour meut le soleil et les autres étoiles » vous est indifférente, ou si vous préférez, à ce sujet, hausser les épaules ou ricaner, libre à vous. Ce n’est ici que la réaction d’un petit fini qui a peur de l’infini.

Le bonheur fait peur, il est très lourd à porter et à vivre. Il passe même pour une imbécilité, alors qu’il est la raison et l’intelligence même. Comme l’a dit un excellent auteur, en renversant une proposition courante : « Pour vivre cachés, vivons heureux ». Le bonheur rend invisible. C’est la grâce qu’il faut se souhaiter.


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